Introduction : Quand avaler devient un défi
Avaler. Un geste si simple, si automatique, que nous l'effectuons des milliers de fois par jour sans y penser. Pourtant, pour des centaines de milliers de personnes, cet acte essentiel devient un défi quotidien, une source d'anxiété et de complications. Lorsque la nourriture ou les liquides peinent à passer de la bouche à l'estomac, on parle de dysphagie ou de troubles de la déglutition. Loin d'être un simple inconfort, la dysphagie peut être le symptôme d'une pathologie sous-jacente et avoir des conséquences graves sur la santé et la qualité de vie. Ce guide complet a pour objectif de démystifier ce trouble, d'en explorer les causes, les symptômes, et surtout, de présenter les solutions concrètes pour agir efficacement.
Points Clés
- La dysphagie, ou trouble de la déglutition, est un symptôme fréquent pouvant découler de causes neurologiques, mécaniques ou inflammatoires et doit être évaluée sans délai.
- Une prise en charge multidisciplinaire (orthophonie, diététique, médecine, rééducation) permet d’assurer une alimentation sûre, prévenir les complications et améliorer la qualité de vie.
- L’accompagnement psychologique et social est essentiel pour rompre l’isolement et redonner confiance et plaisir lors des repas.
Comprendre la déglutition et les mécanismes de la dysphagie

Avant d'aborder les difficultés, il est essentiel de comprendre le processus normal de la déglutition, une mécanique de haute précision orchestrée par notre corps.
Le processus normal de la déglutition : un ballet musculaire et nerveux
La déglutition n'est pas qu'un simple glissement. C'est une séquence complexe impliquant une cinquantaine de paires de muscles et de nombreux nerfs, coordonnée en trois phases principales. D'abord, la phase orale, volontaire, où nous mâchons la nourriture et la propulsons vers l'arrière de la gorge. Ensuite, la phase pharyngée, un réflexe rapide et crucial : le voile du palais se relève pour bloquer le passage vers le nez, et l'épiglotte bascule pour protéger les voies respiratoires. Enfin, la phase œsophagienne, involontaire, où les muscles de l'œsophage se contractent de manière coordonnée (péristaltisme) pour transporter les aliments jusqu'à l'estomac. Tout dysfonctionnement dans cette chorégraphie peut entraîner une dysphagie.
Dysphagie oropharyngée vs. Dysphagie œsophagienne : Des origines et des symptômes distincts
Les troubles de la déglutition se classent principalement en deux catégories, selon la localisation du problème.
La dysphagie oropharyngée (ou dysphagie "haute") se produit lorsque la difficulté se situe au niveau de la bouche ou du pharynx. La personne a du mal à initier la déglutition. Cela se manifeste souvent par une toux immédiate, un étouffement, ou la sensation que les aliments "passent dans le mauvais trou" (les fausses routes). Ce type de dysphagie, qui toucherait jusqu'à 650 000 patients en France, est fréquemment lié à des atteintes neurologiques.
La dysphagie œsophagienne (ou dysphagie "basse") survient lorsque le problème se trouve dans l'œsophage. Le patient parvient à avaler, mais ressent une sensation de blocage ou de gêne dans la poitrine quelques secondes plus tard, comme si la nourriture était coincée. Les causes sont souvent mécaniques (un obstacle) ou motrices (un mauvais fonctionnement des muscles œsophagiens).
Les causes profondes des troubles de la déglutition
La dysphagie est un symptôme, pas une maladie en soi. Identifier sa cause est la première étape indispensable à une prise en charge adaptée.
Causes neurologiques et maladies neuromusculaires : Quand le cerveau et les nerfs sont affectés
De nombreuses affections neurologiques peuvent perturber la commande nerveuse complexe de la déglutition. L'accident vasculaire cérébral (AVC) est l'une des causes les plus fréquentes de dysphagie oropharyngée. Des maladies neurodégénératives comme la maladie de Parkinson ou la sclérose en plaques altèrent progressivement la coordination musculaire nécessaire pour avaler en toute sécurité.
Causes structurelles et mécaniques : Un obstacle sur le chemin
Parfois, un obstacle physique empêche le passage des aliments. Des tumeurs bénignes ou malignes localisées dans la gorge, le pharynx ou l'œsophage peuvent créer un blocage mécanique. Le cancer de l'œsophage, en particulier, se manifeste souvent par une dysphagie progressive, d'abord pour les solides puis pour les liquides. Un rétrécissement de l'œsophage (sténose), souvent une séquelle d'inflammation chronique, peut aussi être en cause.
Causes inflammatoires et fonctionnelles : Irritation et dysfonctionnement
L'inflammation peut également perturber la déglutition. Le reflux gastro-œsophagien (RGO) chronique peut irriter la paroi de l'œsophage, provoquant une inflammation (œsophagite) qui rend le passage des aliments douloureux et difficile. L'œsophagite à éosinophiles, une maladie inflammatoire allergique, est une cause de plus en plus reconnue de dysphagie, surtout chez les sujets jeunes. Certains troubles moteurs, comme l'achalasie (un défaut de relaxation du sphincter inférieur de l'œsophage), empêchent la nourriture d'entrer dans l'estomac. Enfin, certains médicaments peuvent provoquer une sécheresse buccale ou altérer la contraction musculaire, contribuant aux difficultés.
Symptômes et signes d'alerte : Identifier les troubles

Reconnaître les signes de la dysphagie est crucial pour éviter les complications, comme la dénutrition, la déshydratation ou les infections pulmonaires dues aux fausses routes.
Les symptômes directs et flagrants
Les signes les plus évidents incluent une toux systématique pendant ou juste après les repas, une sensation de suffocation, le besoin de s'y reprendre à plusieurs fois pour avaler une seule bouchée, ou une régurgitation des aliments par le nez ou la bouche. Les fausses routes, c'est-à-dire le passage d'aliments ou de liquides dans les voies respiratoires, sont particulièrement dangereuses. Leur fréquence est alarmante, notamment en institution, où l'on estime que 62% des résidents en EHPAD font des fausses routes.
Les signes indirects et moins évidents
La dysphagie peut aussi se manifester plus subtilement. Une modification de la voix après avoir avalé (voix "mouillée" ou gargouillante), des raclements de gorge fréquents, un temps de repas qui s'allonge considérablement, ou un amaigrissement inexpliqué doivent alerter. Parfois, le seul signe est une peur ou une anxiété croissante à l'approche des repas.
Quand consulter ? Les critères d'urgence et de suivi
Il ne faut jamais banaliser une difficulté à avaler. Si les symptômes sont persistants, s'ils s'accompagnent d'une perte de poids, de douleurs, ou d'une incapacité totale à avaler, une consultation médicale s'impose rapidement. La dysphagie est un problème grave, considérée comme la deuxième cause de décès par accident de la vie courante en France.
Le diagnostic : Évaluer précisément la dysphagie
Un diagnostic précis est fondamental pour orienter le traitement. Il repose sur une démarche rigoureuse, alliant écoute du patient et examens ciblés.
L'examen clinique initial : L'écoute et l'observation par le professionnel de santé
La première étape est un examen clinique approfondi. Le médecin interroge le patient sur la nature de ses symptômes, leur mode d'apparition et les types d'aliments concernés. Il observe également le patient pendant qu'il boit ou mange pour détecter les signes de difficultés. Cet examen est d'autant plus important que, selon un baromètre, 57% des professionnels de santé déclarent ne pas être formés spécifiquement à la dysphagie, soulignant la nécessité de s'adresser à des spécialistes.
Les examens complémentaires : Voir pour comprendre
Pour affiner le diagnostic, plusieurs examens peuvent être nécessaires. La nasofibroscopie permet d'observer le larynx et le pharynx. L'endoscopie digestive haute (ou gastroscopie) est essentielle pour visualiser l'œsophage et l'estomac, et pour réaliser des biopsies si l'on suspecte une inflammation (comme l'œsophagite à éosinophiles) ou un cancer. La vidéofluoroscopie de la déglutition, un examen radiologique, permet d'analyser en temps réel le passage des aliments à différentes textures.
Agir face à la dysphagie : Stratégies de gestion et traitements

La prise en charge de la dysphagie est souvent pluridisciplinaire et vise à assurer une alimentation sûre et efficace tout en traitant la cause sous-jacente.
La rééducation orthophonique : Au cœur du processus
L'orthophoniste est l'acteur clé de la rééducation. Il propose des exercices pour renforcer les muscles impliqués dans la déglutition, enseigne des postures et des techniques pour sécuriser la prise alimentaire (comme la flexion de la tête en avant) et aide le patient à retrouver le plaisir de manger.
Les adaptations nutritionnelles et diététiques : Manger en toute sécurité
Modifier la texture des aliments et des liquides est souvent la première mesure mise en place. Cela peut consister à hacher, mixer les aliments solides ou à épaissir les boissons pour ralentir leur passage et réduire le risque de fausses routes. Un suivi par un diététicien est recommandé pour prévenir la dénutrition.
Les traitements médicaux et chirurgicaux : Corriger et soulager
Le traitement dépend de la cause. Des médicaments peuvent être prescrits pour un reflux gastro-œsophagien. Une intervention chirurgicale ou une radiothérapie peut être nécessaire en cas de tumeurs. Pour les sténoses, une dilatation endoscopique peut être réalisée pour élargir l'œsophage.
Les aides à l'alimentation : Quand l'ingestion orale n'est plus suffisante
Dans les cas les plus sévères, lorsque l'alimentation par la bouche devient trop dangereuse ou insuffisante, une nutrition entérale (par sonde naso-gastrique ou gastrostomie) peut être envisagée temporairement ou durablement.
Le rôle des autres professionnels de santé
La prise en charge est une affaire d'équipe, impliquant le médecin traitant, le gastro-entérologue, l'ORL, le neurologue, le kinésithérapeute, l'ergothérapeute et le diététicien pour une approche globale et coordonnée.
Vivre au quotidien avec la dysphagie : Aspects psychologiques et sociaux
La dysphagie dépasse largement le cadre médical. Elle impacte profondément la vie sociale et le bien-être psychologique des personnes atteintes.
L'impact sur la qualité de vie, l'estime de soi et l'isolement social
Manger est un acte social et une source de plaisir. Lorsque les repas deviennent une épreuve, l'isolement guette. La peur de s'étouffer en public, la lenteur pour manger ou la nécessité d'une alimentation adaptée peuvent pousser les personnes à éviter les repas en famille ou entre amis, affectant leur estime de soi et leur moral. Dans les établissements médico-sociaux, 38 % des professionnels estiment que plus de la moitié des résidents sont dysphagiques, ce qui montre l'ampleur du problème et son impact sur la vie communautaire.
Stratégies pour maintenir une vie sociale et un bien-être psychologique
Il est essentiel de communiquer ouvertement sur ses difficultés avec son entourage. Prévenir ses hôtes de ses besoins spécifiques, choisir des plats adaptés au restaurant ou fractionner ses repas peut aider à conserver une vie sociale active. Un soutien psychologique peut également s'avérer précieux pour gérer l'anxiété liée aux repas.
Le rôle des proches et des aidants
Les aidants jouent un rôle fondamental. Leur patience, leur compréhension et leur aide pour la préparation de repas adaptés sont des soutiens inestimables. Ils doivent également être formés à reconnaître les signes de complication et à réagir en cas d'urgence.
Conclusion : Vers une meilleure qualité de vie
La dysphagie est un trouble complexe aux multiples facettes, mais ce n'est pas une fatalité. Une meilleure connaissance des symptômes, un diagnostic précoce et une prise en charge multidisciplinaire permettent aujourd'hui de proposer des solutions efficaces pour la majorité des patients.
Agir aujourd'hui pour mieux vivre demain
Ne pas ignorer les signaux d'alerte est la première étape. Face à une difficulté persistante pour avaler, il est impératif de consulter un professionnel de santé. En comprenant les mécanismes, en identifiant la cause et en mettant en place les stratégies adaptées – de la rééducation aux adaptations alimentaires – il est possible de sécuriser l'alimentation, de prévenir les complications graves et de retrouver une part essentielle de la qualité de vie : le plaisir de partager un repas, en toute sérénité.
Questions fréquemment posées (FAQ)
Qu’est-ce que la dysphagie exactement ?
La dysphagie désigne toute difficulté à avaler les aliments ou les liquides, depuis la bouche jusqu’à l’estomac. Elle peut concerner la phase orale, pharyngée ou œsophagienne de la déglutition.
Quels sont les signes qui doivent alerter ?
Une toux après les repas, une voix mouillée, des fausses routes, une perte de poids, ou la sensation que la nourriture reste coincée sont des signes évocateurs nécessitant une consultation.
La dysphagie est-elle dangereuse ?
Oui, car elle peut entraîner des fausses routes et des infections pulmonaires, une dénutrition ou une déshydratation. Elle représente une cause majeure de complications chez les personnes âgées et hospitalisées.
Quelles sont les principales causes de ce trouble ?
Les causes sont variées : atteintes neurologiques (AVC, Parkinson), inflammatoires (RGO, œsophagite), mécaniques (tumeurs, sténoses) ou fonctionnelles (achalasie, troubles moteurs œsophagiens).
Comment se pose le diagnostic de la dysphagie ?
Le diagnostic repose sur un examen clinique attentif, complété par des examens comme la nasofibroscopie, la vidéofluoroscopie ou la gastroscopie pour visualiser les voies de déglutition.
Quels traitements existent ?
La rééducation orthophonique est centrale. Selon la cause, des adaptations alimentaires, des médicaments ou des interventions chirurgicales peuvent être nécessaires.
Peut-on continuer à manger normalement avec une dysphagie ?
Oui, avec des adaptations de textures (aliments mixés, liquides épaissis) et des techniques de posture apprises avec un orthophoniste, il est possible de maintenir une alimentation orale sûre et agréable.
Comment vivre avec la dysphagie au quotidien ?
Une bonne organisation des repas, le soutien des proches et une communication ouverte avec les soignants permettent de préserver le plaisir de manger et la vie sociale malgré les contraintes.
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Références
- Société Française d’Orl et de Chirurgie Cervico-Faciale (SFORL). Recommandations sur la prise en charge de la dysphagie.
- Haute Autorité de Santé (HAS). Guide de bonnes pratiques pour la prévention des fausses routes alimentaires.
- Logemann, J. A. (1998). Evaluation and Treatment of Swallowing Disorders.
- Clavé, P., & Shaker, R. (2015). Dysphagia: Current Reality and Future Directions. Nature Reviews Gastroenterology & Hepatology.
- Société Française de Nutrition Clinique et Métabolisme (SFNCM). Alimentation et dysphagie chez la personne âgée.
- Ekberg, O. et al. (2002). Prevalence and Diagnostic Imaging of Dysphagia in the Elderly. Dysphagia Journal.
- Association Française des Orthophonistes. Rééducation de la déglutition : protocoles et exercices.
- Fédération Française des Dysphagies. Vivre avec une dysphagie : guide pratique pour les patients et les aidants.